Vibe Code : la nouvelle révolution applicative ?
L’intelligence artificielle générative ne se contente pas de rédiger des emails ou de résumer des textes. Elle peut aussi (très bien) coder. Avec l’essor du « Vibe Coding », n’importe quel collaborateur métier peut désormais dicter ses besoins à une IA et générer une application fonctionnelle en un temps record. Si cette hyper-agilité fascine, elle réveille aussi le spectre du Shadow IT au sein des Directions des Systèmes d’Information (DSI). Faut-il s’en inquiéter ou s’en inspirer ?
Yannick Le Briquer, Directeur Général d’Anakeen, décrypte pour nous cette transformation fulgurante.
Comment l’IA transforme-t-elle la création d’applications par les métiers avec le Vibe Code ?
C’est une évolution spectaculaire de la fameuse macro Excel qui servait autrefois de béquille aux métiers. L’IA permet désormais de passer d’un simple tableur à une véritable application structurée en un temps record. Chez Anakeen par exemple, nous avions un énorme fichier Excel partagé pour gérer les plannings et l’occupation des ressources. C’était complexe, source d’erreurs, et le fichier « cassait » régulièrement. L’un de nos collaborateurs, a pris ce fichier, a expliqué les règles de gestion à l’IA (Claude, en l’occurrence), et lui a demandé d’en faire une application web. En deux jours de travail, sans écrire une seule ligne de code lui-même, il a obtenu une application complète, packagée dans un Docker (afin qu’elle s’exécute toujours de la même manière, peu importe l’ordinateur ou le serveur utilisé).
Le résultat est bluffant : l’application offre dix fois plus de fonctionnalités que l’ancien fichier. Elle intègre des mises à jour en temps réel, des alertes de validation pour les managers, et elle est même capable de se connecter automatiquement à notre API interne pour “aspirer” les données de congés. Si nous avions dû développer cela de manière traditionnelle, cela nous aurait pris deux mois.
« Le Vibe Code permet aux métiers de résoudre leurs « trous dans la raquette » avec une efficacité inédite. »
Yannick Le Briquer, Directeur Général d’Anakeen
Hébergement sauvage et fuite de données : quels sont les véritables risques du Vibe Code ?
Le risque concret n’est pas tant que le métier crée une application, mais plutôt comment et où il l’héberge. La création est devenue tellement facile qu’un collaborateur peut très bien louer un petit serveur externe (chez OVH ou ailleurs) pour quelques euros par mois avec sa carte bancaire personnelle, et y déployer son application sans que la DSI n’en ait jamais connaissance. C’est l’essence même du Shadow IT, mais sous stéroïdes.
Le second risque majeur, et c’est sans doute le plus critique, concerne la sécurité et la confidentialité. Lorsqu’un métier utilise une IA générative publique pour concevoir son outil, il peut être tenté de lui fournir des données d’entreprise sensibles ou des exports clients pour tester l’application. C’est une faille de conformité béante. L’entreprise perd instantanément la maîtrise de son patrimoine informationnel.
Le départ du « Vibe Codeur » signe-t-il l’arrêt de mort de l’application et le début de la dette technique ?
C’est souvent la grande crainte des DSI : le créateur du fichier Excel ou de la petite application métier quitte l’entreprise, et on se retrouve avec une boîte noire impossible à maintenir. Étonnamment, avec le Vibe Coding, c’est presque l’inverse qui se produit. Le problème de la dette technique est en train de disparaître sous sa forme classique. Si la personne part, l’application ne meurt pas. Il suffit de brancher un nouvel agent IA sur le code existant.
L’IA est aujourd’hui parfaitement capable de réaliser de la rétro-documentation, d’analyser ce que l’agent précédent a fait, de corriger des bugs, ou d’ajouter de nouvelles fonctionnalités. L’IA peut même écrire les plans de tests spontanément ! Mieux encore, nous utilisons l’IA pour auditer le code généré par d’autres IA et pour générer automatiquement le MCP (Model Context Protocol), ce qui permet à d’autres agents d’interagir avec l’application.
La maintenabilité d’une application ne repose plus sur la syntaxe du code initial, mais sur notre capacité à bien guider les agents IA qui prennent le relais.
Comment la DSI peut-elle reprendre le contrôle sans brider l’innovation ?
Interdire ces pratiques serait une erreur fondamentale. Si un métier développe une application dans son coin, c’est qu’il a un besoin réel et que la DSI, souvent surchargée, n’a pas pu y répondre assez vite. La nature a horreur du vide. D’un certain côté, cela arrange même la DSI que les métiers se déchargent d’une partie de la réalisation. Cependant, la DSI doit changer de posture et devenir un véritable centre de moyens.
Elle doit fournir un cadre structurant en imaginant la « Charte du Vibe Codeur ». Ce cadre consiste à dire aux métiers : « Vous avez le droit de créer vos applications, mais vous le faites avec les modèles d’IA privés et sécurisés de l’entreprise (comme nos propres agents internes). Nous vous fournissons les espaces d’hébergement sécurisés, la puissance de calcul, les règles de sauvegarde, et les API pour vous connecter au SI sans risque ».
« En posant un cadre au Vibe Code, la DSI réintègre les initiatives des collaborateurs dans le catalogue applicatif de l’entreprise, tout en maîtrisant la sécurité et l’architecture des données ».
Face au Vibe Code, quel est l’avenir du développeur et de sa relation avec les métiers ?
C’est une remise en cause passionnante du métier de développeur. Jusqu’à présent, un développeur consacrait 80 % du temps de son cerveau à la syntaxe et à la manière d’écrire le code. Demain, cette partie (qui est souvent la plus fastidieuse) sera automatisée. Ces 80 % de temps de cerveau disponible devront être réalloués à la compréhension fine du besoin métier et à l’architecture logicielle.
L’IA est puissante, mais elle peut halluciner des architectures délirantes. Le métier, lui, connaît son besoin, mais ne sait pas concevoir une application robuste. Le développeur devient donc un architecte, un superviseur. Il va guider l’IA, s’assurer des bonnes pratiques, auditer la sécurité, et challenger la structure des bases de données. L’IA agit finalement comme un traducteur universel entre le langage métier et le langage technique.
« Le Vibe Code va considérablement rapprocher la DSI des utilisateurs finaux, créant un binôme gagnant où chacun apporte son expertise pour livrer de la valeur beaucoup plus rapidement ».

